Jean Debèze : "Dés mes cours terminés, au début des années 60, je filais rue Duris pour voir Dédé et Roger fabriquer les guitares de mes idoles. Le père Jacobacci y venait encore tous les jours et nous parlait de la belle époque où il fabriquait ses fameux banjos. Aujourd'hui, il me reste de cette époque l'amitié de Roger et plein de merveilleux souvenirs. Lorsque j'étais bassiste avec Danyel Gérard, il avait repeint ma Fender Precision (série L N°13239 !) avec un superbe dégradé sunburst à la place du rouge d'origine, que je trouvais trop fade. Cette couleur, avec la plaque blanche, en avait fait un modèle unique qui faisait beaucoup d'envieux. Je me suis fait aussi construire, selon mes désirs,  deux superbes guitares avec du vieux bois rare de la cave, qui datait de la fabrique de banjo du papa !
   
 
   
Yvan (Höfner 164 gainée cuir rouge), Jean (Fender Precision Bass Fiesta Red série  L) et JB (Fender Stratocaster Sunburst série L de 1962) - ampli Dynacord et chambre Echocord 1962. Ma douze cordes acoustique traîne dans les coulisses. C'est mon groupe en 1964 ! Juste avant que Roger transforme ma basse en Sunburst identique à la Strato ...  
  Le son vintage retrouvé
   
 

Ma douze cordes fait désormais partie de la collection de J.P. Lamarque. Je conserve la six cordes (qui n'est pas à vendre) et dont le son est de plus en plus fabuleux. Cette guitare n'a pas de numéro de série. C'est, je pense, l'une des premières à avoir été signée JACOBACCI. Je me souviens de leurs longues discussions à ce sujet et de cette période où ils étaient condamnés à produire, tout en créant régulièrement des chef-d'oeuvres à la  demande. Je me souviens que nous étions nombreux à les inciter à signer de leur nom, mais il existait le contrat avec Major Conn, par lequel Vincent Jacobacci (le père), s'était engagé à vendre toute sa production.

Quelques détails sur la fabrication (entre 66 et 67) 

Première phase : Le désir

Je voulais une guitare qui "sonne", mais pas "ferraille" (ma douze cordes était très forte dans les aigus)

Je voulais des basses rondes qui ne bouffent pas les aigus.

Je voulais des aigus bien clair.

Je voulais une belle guitare avec des filets partout.

Je voulais une guitare aussi belle qu'une Gimenez ou une Gibson acoustique, mais beaucoup mieux au point de vue son.

Bref le client chiant, que Dédé aurait envoyé sur les roses, si je n'avais pas eu un statut un peu privilégié dans l'atelier.

 Bref résumé des longs mois de discussions :

J'avais la chance d'avoir en plus une certaine complicité avec Dédé et c'était souvent des concours de "vannes"

 Roger - Si tu veux que ça sonne, il faut un corps en Acajou

JD - C'est trop moche, on dirait les meubles de ma grand-mère

Dédé - C'est pas grave, on va te la peindre en rouge-cerise

JD - J'ai pas demandé une voiture de pompier

Dédé - Tu sais juste faire pin-pon, y'aura pas de problème

Roger (calmant le jeu ) - On pourra laisser la table en bois naturel et juste colorer le corps

JD – Ok, mais en érable

Roger - Si tu veux que ça sonne, il n'y a que l'épicéa + l'acajou....

JD - Je veux un filet blanc, plus large sur les cotés

Dédé - fais pas chier ! Tiens ça rime, tu pourrais nous faire une chanson

JD- Je veux un filet autour de la tête

Dédé - un filet sur la tête, ça fait grand-mère !

JD - et ta soeur...

Dédé - Elle bat  le beurre. On en a pas mis de filet sur le manche à Distel; y'en aura pas sur celui d'Debèze ! et puis, de toute façon, ça ne te fera jouer mieux ....

 Finalement, j'ai obtenu mes filets sur les cotés, mais pas sur la tête, ainsi qu'un cache fait main par Dédé.

 Je n'ai jamais eu de problèmes climatiques avec ce manche (ce qui n'était pas le cas de ma douze cordes, fabriquée précédemment avec un manche mono-pièce)

 En ce qui concerne l'épaisseur variable de la caisse, c'est une idée lancée comme ça :

 JD - et si on taillait la caisse en biais, le son sortirait pas mieux ?

Roger - Pourquoi pas ? 

Dédé - Tu pourras toujours mettre un micro et en tournant le potar tu fais sortir ce que tu veux !

 Quand la caisse a été commencée, longues discussions pour savoir si on la faisait  plus épaisse en haut ou en bas. C'est le bas qui a été choisi. Roger a donc finalement biaisé les cotés à la scie circulaires, avant de les mettre dans la forme (l'écart a été limité à 2 cm), puis long travail de préparation, de collage des supports pour la table et le fond, de séchage des éclisses. Le chevalet étant vissé, préparation des renforts de la table, à nouveau collage, séchage, attente...

 Le belle sort du moule, bavures de colle (moins que sur le tablier de Dédé !), jolie table, mais l'acajou semble terne ...

Dédé - T'inquiète pas, je vais te la bichonner

 Effectivement, il va me la poncer et me la fignoler au papier de verre comme jamais je ne l'ai vu faire. Merci Dédé, tu vis encore dans mon coeur et cette guitare est magique grâce à toi et à Roger. 

Phase finale : passage dans la cabine de vernissage  (un jour de beau temps) .Le ventilateur était un peu défaillant et les jours de peinture une odeur "shootante" se répandait dans l'atelier et remplaçait avantageusement l'odeur de colle.

Posées sur trois pointes, toutes les 'jaco' sont passées par cette boîte, où l'intérieur, véritable kaléidoscope de couleurs, variait selon les finitions : noir, jaune, cerise, sunburst, parfois vert ou bleu et même paillettes ! Véritable oeuvre d'art  permanente vivante, cachée au fond de l'atelier, à coté du bureau où le client lambda (celui qui devait être bref !) n'avait pas accès. 

 La belle blonde est superbe avec sa jupe rouge cerise ! Je ne me souviens pas du prix payé (très cher pour mon budget d'adolescent de l'époque,  mais dérisoire par rapport au travail effectué). Ce qui est le plus important, c'est que je sais qu'il y a beaucoup d'amour dans cette guitare. Dédé avait raison pour les filets, près de quarante ans après sa naissance, la belle est superbe dans sa sobriété. Ce n'est pas une Gimenez, c'est une superbe guitare acoustique qui prouve à l'évidence que les Jacobacci sont de vrais luthiers de talent, même s'ils se sont laissé aller parfois à certaines fantaisies non-académiques.

 Ultra-confidentiel : ( ne dites pas à la "piu bella" que je vous ai dit çà....) : approchant la quarantaine, les belles ont parfois besoin d'un lifting, le cellulosique jaunissait en se ridant de plus en plus sur la table. Curieusement, si le jaunissement était général, les craquelures se limitaient à la table, probablement parce que Roger, pour me faire plaisir, avait doublé la dose de vernis ! Après avoir consulté et fuit (!) pseudo luthiers, marchands incompétents et autre vernisseurs du dimanche, j'ai trouvé un jeune luthier passionné et respectueux des belles chose qui m' a reverni la Belle d'une couche ultra fine de cellulosique. L'intervention a été limitée à la table (plus de 6 mois chez le luthier) et j'avoue que j'hésite beaucoup à toucher à la robe d'acajou dont l'éclat est terni par le jaunissement de la matière. Si j'étais sur de retrouver l'éclat du Rouge si cher aux "Jaco", j'avoue que je n'hésiterais pas, mais comme me disait Dédé : "Çà te fera pas jouer mieux !"

La Belle terminée, ils étaient très fiers du résultat. C'est aujourd'hui une magnifique vintage.

J'ai vu Roger récemment. Il se souvient de cette période comme si c'était hier. Vous pouvez consulter les souvenirs de la rue Duris que nous avons évoqués ensemble.
 

 
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